La pie est-elle voleuse ?

9 mars 2020



Depuis octobre 2018, j'anime une émission de radio, diffusée tous les 15 jours sur Campus FM. Et comme je cours toujours après le temps qui passe, je n'ai jamais pris le temps de vous en faire part ici ! Il était temps !
J'ai donc décidé de poster les chroniques que j'écris pour l'émission avec toutes les sources bibliographiques, histoire de vous en faire profiter ici aussi !

Voici donc la toute première chronique que j'ai écrite, qui évoque mon animal totem, la pie bavarde et son affreuse réputation de cléptomane. C'est parti !


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La pie. La pie bavarde, Pica pica de son nom latin, que l’on connait pour ses jacassements bruyants, mais aussi pour son bel habit de smoking, noir et blanc irisé a, comme bon nombre de ses cousins corbeaux et corneilles, plutôt mauvaise réputation.

Elle mange de tout, comme nous, et ne dit pas non à un peu de viande. Elle ne rechigne pas à grignoter des carcasses, les œufs ou les oisillons d’autres oiseaux, c’est le jeu. Ce qui fait qu’elle s’attire immédiatement et invariablement les foudres des chasseurs, les fameux "premiers écologistes de France". Je mets les guillemets. Pour des raisons souvent bancales, bon nombre des corvidés que l’on peut trouver sur le sol français : corneilles, corbeaux freux, geais des chênes et pies, sont classés comme « nuisibles » et peuvent donc se faire dégommer une bonne partie de l’année.

Pourtant, les pies sont très futées. Ce sont les seuls oiseaux à avoir passé avec succès le test du miroir, qui tend à prouver que les animaux reconnaissent leur image et auraient une conscience d’eux-mêmes et de leurs corps.
Elles vivent en couple fidèle et ont une vie sociale très riche, au cours de laquelle, les partenaires coopèrent activement, comme pour élever les petits, construire leur nid ou défendre farouchement leur territoire de tout agresseur.

Mais ce dont je voulais vous parler aujourd’hui, c’était de leur réputation de VOLEUSE. Cette idée est très fortement ancrée dans nos esprits et dans notre culture. Le célèbre opéra de Rossini intitulé la Pie voleuse «  La gazza ladra »,  est lui-même adapté d’une pièce de théâtre de 1815, qui reprenait les faits réels d’une tragique erreur judiciaire.



Une jeune servante de Palaiseau avait été accusée par son patron d’avoir chapardé des cuillères en argent. Malgré sa défense véhémente, la jeune fille avait été pendue, alors que, plus tard, les cuillères manquantes avaient été retrouvées ...dans un nid de pie. Pas de chance !

Une pie voleuse, d'après Hergé
Hergé dans le tome intitulé les  bijoux de la Castafiore des aventures de Tintin nous amènera à la même conclusion. Les pies aiment tout ce qui brille et n’hésitent pas à chiper allégrement les objets précieux chez nous autres humains, trop imprudents. Je suis navrée de vous l’annoncer tout de go, mais tout ceci est... Faux. Archi Faux.

Pour enfin réhabiliter les pies et rétablir la vérité, une équipe scientifique anglaise d’Exeter s’est proposée de démontrer que les pies ne préféraient pas les objets brillants aux autres objets . Ils ont publié leur trouvaille dans le journal  Animal cognition  en 2015. Et voici ce qu’ils nous en disent !


Ils ont montré à des pies des objets brillants et des objets non brillants, en même temps. Et ils ont observé ce que les oiseaux choisissaient préférentiellement. Ils ont fait le test avec 8 pies captives en labo, et avec 16 pies sauvages sur le terrain. On leur présenta des vis, des anneaux métalliques et des petits carrés découpés dans des feuilles d’aluminium. Tous des objets brillants. Et pour les objets non brillants, les scientifiques ont pris les mêmes objets qu’ils ont bombé avec de la peinture opaque, pour enlever tout côté bling bling.

Bling-bling vs Non bling-bling

Comme les pies sont néophobiques, c’est-à-dire qu’elles ont peur de tout ce qui est nouveau pour elles, ils ont rajouté de la nourriture et de bonnes noix appétissantes  pour qu’elles acceptent de venir. Et qu’ont-ils trouvé ? Les pies captives en volière, en laboratoire, n’ont pas intéragi avec les objets, mais acceptaient de venir à côté...pour manger bien sûr !

En revanche, chez les pies sauvages, c’est une autre histoire. Les pies mettaient plus de temps à venir manger quand il y avait des objets à côté de la nourriture (qu’ils soient brillants ou non). Elles en avaient peur ! Sur le terrain, un seul objet brillant a été touché à deux reprises puis reposé très vite par un oiseau sur 64 tests, sachant que c’était en pleine période de construction de nid, quand les oiseaux attrapent un peu tout ce qu’ils trouvent.

Conclusion ? Les oiseaux, sauvages et captifs, ignorent ou évitent les objets présentés, qu’ils soient brillants ou non ! La pie de Rossini est donc définitivement disculpée ! Cette idée reçue résulterait de notre vision biaisée à nous, d’humains. Une pie a pu prendre un objet brillant un  jour, et les humains l’ont vu et s’en sont souvenu car ce sont des objets importants pour eux, mais ils n’ont pas du tout remarqué les centaines de dizaine de bâtons, brindilles ou autres feuilles et bouchons plastiques que l’animal a pu toucher et qui n’étaient pas du tout brillants.

Une belle leçon qui nous rappelle à quel point quelques observations biaisées et des rumeurs peuvent influencer la vision que l’on aura d’un animal, et l’impact que cela pourra avoir sur son environnement.


Pour aller plus loin:

Pour écouter l'émission complète dont est issue cette chronique, c'est par ici
L'article original (en anglais) sur les pies pas voleuses : Shephard, T. V., Lea, S. E., & Hempel de Ibarra, N. (2015). 'The thieving magpie'? No evidence for attraction to shiny objects. Animal cognition, 18(1), 393–397. https://doi.org/10.1007/s10071-014-0794-4
Un article de vulgarisation dans le journal Libération qui parle de la même étude.
Depuis l'écriture de cet article, il semblerait qu'une autre espèce de corvidés réussisse le test du miroir, la corneille d'Inde ! Affaire à suivre ! 


Babillages:

  1. Un jour, j'ai rencontré une pie anarchiste.
    Elle etait n'etait pas que voleuse, elle remettait en question la legitimité humaine sur les bienfaits de la nature.
    C'est un jour de recolte de myrtilles que j'ai fait sa connaissance, alors que nous transformions nos baies violettes en confitures et sirops. Elle etait venue se faire un festin dans nos cagettes de myrtilles entreposées sur la terrasse. Embetés que la voleuse ne nous entame trop notre precieuse recolte, nous avons donc couvert ces cagettes de toiles de jute pour les proteger de la pie.
    C'etait sans compter sur sa determination a faire festin. Elle s'est mise a mettre un sacré bordel dans le quartier, elle piaillait, elle venait taper la fenetre, elle tirait sur les toiles, manquant meme de reverser notre stock. La voleuse etait devenue emeutiere, refusant d'accepter tout simplement que des humains fassent main basse sur cette delicieuse ressource offerte par la nature. Elle nous renvoyait tout simplement notre accusation de vol a la figure.
    N'etant pas prets a lui faire du mal pour proteger quelques myrtilles, on a finalement consenti a lui en partager quelques unes. Elle a commencé par prendre ses habitudes chez nous, ce n'etait plus une pie voleuse, mais comme notre pie anarchiste adoptée.

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