Sur les traces du yéti et de l'okapi

16 mars 2020


La cryptozoologie.

Qu’est-ce donc que cela ? Le terme vient  du grec, forcément, de « kryptos », cachés, « zoon » animal et « logos », discours, science.  La cryptozoologie est un néologisme attribué au naturaliste Ivan Sanderson, mais a été popularisé  dans les années 50 par celui que beaucoup considèrent comme le père de la cryptozoologie, le zoologue belge Bernard Heuvelmans. La définition qu’il en donne est la suivante : «  l’étude scientifique des animaux cachés, c’est-à-dire des formes animales encore inconnues au sujet desquelles on possède seulement des preuves testimoniales et circonstancielles, ou des preuves matérielles jugées insuffisantes par certains ».



Portrait de Bernard Heuvelmans

Dans les faits, comment ça se passe ? L’approche du cryptozoologue consiste à collecter des témoignages, des indices sur l’existence d’un animal encore inconnu des scientifiques, pour le décrire et tenter de lui rendre la place qui serait sienne dans la grande classification du vivant ! Avec un nom latin ! Autre chose, les cryptozoologues recherchent surtout des animaux inconnus de grande taille, des bestioles qui claquent un peu, mais en cela leur démarche ne s’éloigne pas tant des scientifiques qui se font concurrence pour être les premiers à publier dans un journal prestigieux comme Science ou Nature. Non, la vraie limite de la cryptozoologie, et qui fait grincer les dents de nombreux biologistes, c’est que pour confirmer scientifiquement l’existence d’un animal, il faut un individu, vivant ou mort, que l’on peut étudier à loisir pour le placer effectivement dans l’arbre du vivant, étape dont ne s’encombre pas tous les cryptozoologues.

Et oui, vous l’aurez compris, les cryptozoologues traquent les animaux insaisissables qui peuplent notre folklore : Yéti, monstre du Loch Ness, Mokele Mbembe (un dinosaure sauropode comme le diplodocus ou le brachiosaure qui hanterait les marais du Cameroun), grand serpent des mers, poulpes monstrueux et tant d’autre. Supercherie, pseudo-sciences ? Peut être. Mais un peu de fantaisie ne peut pas faire de mal, tant que l’on garde un scepticisme de bon aloi et un peu de recul amusé.

Ce que je trouvais intéressant et qui m’a poussé à faire cette chronique, c’est la limite parfois très floue entre le fantasme halluciné et la réalité scientifique. Je m’explique !

Il faut savoir que de très sérieux chercheurs étaient des cryptozoologues avant l’heure, à une époque où les données sur la faune étaient encore…disons…fragmentaires. Des naturalistes décrivaient les mœurs de la licorne ou de la manticore, cette bête chimère entre le lion et l’homme dans les bestiaires médiévaux. Hérodote évoquait le mode de vie des griffons. Pierre Denys de Montfort évoque dans son ouvrage d’histoire naturelle, le Kraken, monstre marin gigantesque aux effrayants tentacules. Et Heuvelmans, lui-même, a fait une thèse sur un animal curieux mais bien réel, l’oryctérope du Cap, qui se nourrit de termites qu’il déniche en creusant le sol.

Un griffon représenté sur des mosaïques romaines antiques, une représentation du kraken par Pierre Denys de Montfort et un oryctérope, en chair et en os !
Aujourd’hui encore certaines études très sérieuses tentent de démêler le vrai du faux. En 2012, le généticien de l’université anglaise d’Oxford, Bryan Sykes a lancé en partenariat avec le musée zoologique de Lausanne, une grande étude génétique de poils issus de musées et de collections particulières et attribués …au Yéti. Ils ont analysé de manière rigoureuse 30 échantillons de poils, et même si le résultat peut paraître décevant pour les plus rêveurs d’entre nous, il n’en est pas moins intéressant. L’étude publiée en 2014 dans le journal Proceedings of the Royal society of Biology révèle que beaucoup d’échantillons proviennent d’un ours polaire du Paléolithique, donc vieux de 40 000 ans. D’autres poils, proviendraient d’espèces d’ours difficiles à identifier, peut être des hybrides d’ours bruns et d’ours polaires vivant dans l’Himalaya.

"Chuuuuuut !"

Souvent, les cryptozoologues cherchent à rapprocher ces animaux fantasmagoriques d’ espèces fossiles, qui auraient pu survivre jusqu’à nos jours, comme Nessie que l’on a pensé être un pleiosaure, un reptile aquatique contemporain des dinosaures ou encore le yéti qui pourrait être un Gigantopithèque, un singe de plus de 3 mètres de haut qui a effectivement vécu il y a plusieurs centaines de milliers d’années. Mais, vous vous en doutez, cette démarche est rarement couronnée de succès !

… À quelques rares exceptions près. On peut évoquer le cas du cœlacanthe, ce curieux poisson à l’allure préhistorique que les européens n’ont découvert qu’en 1938, un peu par accident et en péchant un spécimen au large des Comores et dont une deuxième espèce a été trouvée en Indonésie en 1999. Pendant longtemps, les occidentaux ne connaissaient que des ancêtres fossiles de cet animal alors que les pêcheurs locaux, eux, en avaient déjà vu, bien que ces animaux vivent en eaux très profondes.

La devise du cœlacanthe: pour vivre heureux, vivons cachés !

Il est arrivé une histoire un peu similaire au takahé, une espèce de poule d’eau géante au bec rouge et aux plumes violettes, qui ne vole pas. On en connaissait des fossiles là aussi, quelques oiseaux bien vivants furent observés en Nouvelle Zélande à la fin du XIXème  siècle puis on n’en vit plus aucun pendant deeees décennies. Et ce n’est qu’en 1948 qu’une population a été retrouvée !

Le takahé, t'as qu'à voir ! 
Bien sûr, il y a aussi beaucoup de falsifications et de témoignages farfelus qui jalonnent l’histoire de la cryptozoologie. Des photos trafiquées qui ont entretenu le mystère pendant des décennies dans le cas de Nessie, le monstre marin écossais, des singes grimés pour ressembler au Big foot, des maquettes qui assemblent de singes et de poissons pour ressembler à des sirènes et tant d’autre ! Mais parfois, les enquêtes cryptozoologiques ont eu de beaux succès et continuent encore de faire palpiter le cœur de certains chercheurs !

Figurez-vous que l’okapi, ce cousin rayé de la girafe qui vit dans les sombres forêts équatoriales du Congo a été découvert en suivant cette démarche de la cryptozoologie. L’explorateur Stanley entendit des rumeurs venant des pygmées qui évoquaient un âne mangeur de feuilles appelé « atti ». Puis c’est la persévérance de l’administrateur britannique colonial sir Harry Johnston, qui poursuivi l’enquête, en dénichant des lanières de peau zébrées du mystérieux animal, puis une peau entière puis des crânes. Le suspens dure jusqu’en 1901, où le zoologue britannique Lankester déniche bel et bien un animal vivant et le baptisera Okapia johnstoni, en hommage à l’enthousiaste gouverneur.


Plus récemment, en 1993, c’est le saola, une petite antilope aux longues cornes effilée qui a été découverte dans les hautes forêts d’altitude entre le Vietnam et la Laos, en suivant la même méthode.
Ces dernières découvertes sont un vigoureux rappel et une incitation urgente à sauvegarder les fragiles écosystèmes de notre planète, car sinon, il y a fort à parier que les saolas et les okapis que nous ne connaissons pas encore, disparaîtront avant même que nous en apprenions l’existence.

Des saolas sur des timbres du Viet Nam estampillés aux couleurs du WWF et édités en 2000

J’espère que cette introduction à la cryptozoologie vous aura amusé ou intéressé et je conclurais sur les mots très sages d’Éric Buffetaut, auteur de l’ouvrage « à la recherche des animaux mystérieux »  et chercheur émérite au CNRS : « Contrairement à ce que peuvent croire les tenants d’un rationalisme étroit, il n’est pas interdit d’introduire une part d’imagination, voire de rêve dans la recherche scientifique. Si le rêve demeure maîtrisé, elle n’en devient que plus créative. »



Pour aller plus loin:


Babillages:

Soyez bavard comme une pie